Lectures et gourmandises.
Gains mêle deux histoires, deux chemins qui convergent mais des intérêts qui divergent.
Le récit démarre au début du XIX ème siècle. Pour échapper aux conséquences d’un pari qui a mal tourné Jephthah Clare fuit l’Angleterre pour les États-Unis, avec femme, enfants et caisses de vaisselle en grès de Wedgwood. Avec le bénéfice retiré de la vente de cette vaisselle de luxe, il arme des bateaux marchands. La supercherie et le risque ne font pas peur à cet homme frondeur qui devient très vite incontournable sur le marché de l’import-export.
A la mort de Jephthah, le juteux marché maritime décline, les affaires ralentissent, les cales des bateaux restent vides et ne rapportent plus rien.
Sous la férule des trois fils de Jephthah, les établissements Clare se lancent dans la production intensive de produits manufacturés avec comme produit phare la savonnette.
Fin du 20ème siècle: Clare est une grande multinationale qui continue de produire dans ses usines polluantes implantées dans plusieurs grandes villes des Etats-Unis. La ville de Lacewood, siège des usines Clare, abrite les productions d'engrais et de pesticides et incarne à elle seule la montée du capitalisme et ses effets pervers sur la santé des habitants et la survie de la planète.
Près de ce colosse vit Laura, 42 ans, mère de deux enfants, agent immobilier talentueuse. Elle se fait opérer d'un cancer aux ovaires et entame de douloureuses séances de chimiothérapie qui la laissent languide et exsangue. En lisant la presse, elle a vent de témoignages de personnes qui établissent un parallèle entre les fumées nocives qui s’échappent des usines voisines et la recrudescence des cancers dans cette région.
Gains explore dans les moindres détails la lente ascension de la famille Clare. Le lecteur est au cœur d'une saga familiale qui illustre les transformations socio-économiques des Etats Unis sur presque deux siècles. Petite manufacture deviendra grande pourvu qu'elle résiste aux soubresauts du marché, aux grèves des ouvriers, aux krachs boursiers, pourvu qu'elle sache créer de nouveaux besoins avec force réclames et cadeaux publicitaires, pourvu qu'elle se lance avec avidité dans la diversification de produits modernes.
Les aventures de ce conglomérat sont ponctuées par l'évolution de la maladie de Laura. Et le gigantisme de la multinationale cède alors la place à l'infiniment petit. Opération, nausées, chimio, déchéance, perte de l’intégrité physique et détachement matériel de la vie... La lente catabase de Laura est le pendant de l'expansion des établissements Clare. On aboutit à un cercle vicieux "parfait" car Clare invente et produit les médicaments nécessaires pour soigner le cancer dont il est l'instigateur.
L'érudition de l'auteur force le respect; Richard Powers est un maître dans les domaines de la chimie et de l'économie. Son talent littéraire n'en est pas moindre car il équilibre son roman entre les deux personnages centraux: la montée du libéralisme américain et le combat contre la maladie.
A conseiller aux futurs bacheliers section économie; Gains remplacera avec bonheur et intelligence les annales de révision des programmes de terminale.
Gains paraît aux Etats-Unis en 1998; il est traduit par Claude et Jean Demanuelli.
Editions du cherche midi - août 2012.
Un grand merci à Oliver de Price Minister pour son indulgence et sa patience.