Lectures et gourmandises.
« - Vas-y maman ! Pars maintenant. Pars tranquille. Je m’occuperai de tes chiens. De papa. Ne t’en fais pas. Tu peux compter sur moi. Ne te retiens pas. Je t’aime, maman. Va t-en ! Fiche le camp ! Du vent, maman ! Du vent ! Je ne veux pas que tu souffres. Je ne veux pas que tu aies mal. »
Le livre commence par le décès de Suzanne, femme sexagénaire usée par une vie rude et bosselée. Sa fille Gabrielle utilise le tu pour retracer l'existence tourmentée de sa maman. Bertrande, la mère de Suzanne, n’a jamais accepté cette naissance qui entrave ses désirs de sorties et d’amants. Ses seuls moments de lumière elle les doit à sa mémère et à sa tante Jackie qui vont prendre soin d’elle. Mais même cette tendresse lui sera enlevée lorsque sa mère l’inscrira dans un pensionnat où Suzanne s’inventera une vie de luxe, d’élégance et d’amour maternel pour ne pas être la risée des autres filles issues de milieux bourgeois et bien-pensants.
En mettant fin à la difficile cohabitation entre la fille et la mère, le mariage de Suzanne avec Franck aurait pu être une belle entrée vers la liberté et l'amour. Mais son mari se révèle être un homme égoïste et prétentieux qui n’a cesse de brimer et de rabaisser sa femme. Suzanne va se recroqueviller sur sa peine et laisser s’envoler ses rêves.
J'ai été touchée par la détresse de cette femme et attristée par le malheur qui la suit et lui colle à la peau.
La narratrice a su trouver le ton juste, elle utilise des phrases courtes, minimalistes pour dire la simplicité et l'abnégation de cette femme. Une vie de gâchis et de sacrifices que l'on voudrait réécrire pour y semer de la gentillesse et du bonheur.
La rencontre de Suzanne avec ses beaux-parents est un tableau spectaculaire de l'existence de ces gens ordinaires:
"Les parents de Franck habitaient en dehors de la ville dans une maison entre ferme et pavillon, où l'eau courante ne coulait que dans la cuisine. Des gens modestes et sans histoire qui faisaient très attention à leurs dépenses. Ils comptaient chaque sou et se nourrissaient essentiellement de la récolte de leur potager à l'exception du dimanche. Le dimanche, madame Faivre tordait le cou à l'une de ses volailles qui picoraient dans le jardinet. C'était une femme à la chevelure poivre et sel qui riotait sur toutes ses phrases. Même les tristes. Une façon un peu déstabilisante de cacher son embarras. Elle protégeait ses vêtements sous un tablier de nylon à l'imprimé fleuri sur lequel elle passait une éponge en fin de journée. Baptisée Colette, ils l'appelaient Cocotte à cause des poulets qu'elle étranglait. Elle avait une élocution lente. Une certaine paresse de la langue. Elle possédait une collection de chapeaux en feutrine à large bord, clouée aux murs du salon qui faisait sa fierté."
" A son tour, le père de Franck, une bonne pâte qui respirait bruyamment comme si c'était la dernière fois, te raconta quelques évènements marquants de son existence (...)
Tu ressentais une grande tendresse pour cet homme décoré comme un sapin de Noël. Son insuffisance respiratoire ne lui permettant pas de travailler normalement, un jour sur deux il "bénévolait", comme disait Colette, chez les pères franciscains dont le monastère n'était qu'à quelques centaines de mètres. Le reste du temps, il vivotait péniblement en contemplant les photos datant de son époque glorieuse.(...) Tu avais de la peine pour cet homme souffreteux qui ne se plaignait jamais."
Une lecture absorbante et passionnante, jamais larmoyante. Le témoignage sensible d'un amour filial.
éditions JBZ & cie - décembre 2010 -
Merci Sylire pour ces moments d'émotions.